Sauvageau Sauvageau: ressusciter une plume, un oiseau

Dans cet article, le féminin est utilisé sans discrimination des genres, pour alléger le texte. 

Jusqu’au 10 octobre, le Théâtre d’Aujourd’hui donne vie aux textes d’Yves Sauvageau. Cet auteur, qui marqua le théâtre des années 60, avait pratiquement passé à l’oubli depuis son suicide à l’âge de 24 ans, en pleine crise d’Octobre. Grâce à Sauvageau Sauvageau, le public a l’immense bonheur de découvrir sur scène le jeune Sauvageau fougueux (Gabriel Szabo) et le vieux Sauvageau usé par le temps (Paul Savoie), celui qui ne se serait pas suicidé.

Ne connaissant pas l’auteur avant que le TdA annonce cette pièce, j’ai vécu un (grand) coup de foudre pour la plume du Sauvageau. Le texte est définitivement l’élément fort de cette pièce. En guise d’amuse-yeux : « À force d’avoir de la corne aux mains on en vient aussi à en avoir sur les paupières ». On sent ici toute la force d’une vieille âme, d’un faiseur dédié à l’action, à l’émotion et à l’insomnie. Il y a aussi cette lueur d’espoir, lancée par la voix sagace du vieux : « La semence gèle et a peur tout l’hiver; elle pourrit; elle pense qu’elle est rendue au bout de son chemin; puis un jour, elle se réveille toute blanche et revient fleurir. » La poésie habite cette pièce comme les décorations d’Halloween un Dollarama, elle y transpire comme le dos d’un cycliste qui monte la côte Berri. Et ça fait du bien.

Texte: Yves Sauvageau Image: CTd'A
Texte: Yves Sauvageau Image: CTd’A
Texte: Yves Sauvageau Image: CTd'A
Texte: Yves Sauvageau Image: CTd’A

 

 

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La plume de Sauvageau étant la merveille de cette pièce, on voudrait s’y attarder comme si l’on découvrait un petit chaton perdu dans une ruelle. Or, la mise en scène nous bouscule dans le texte, nous surcharge. On a l’impression que Sauvageau nous pioche dessus, comme s’il nous avait tous enfermés dans le djembé d’un Normand Brathwaite trop content du retour de Piment fort. Il arrive, par exemple, que le vieux Sauvageau récite un texte, alors qu’un autre s’imprime sur le décor, ou même deux ou trois à la fois. Je sais bien que Christian Lapointe (metteur en scène) cherchait cet excès. Je me demande simplement si c’est l’idéal pour des néophytes de l’univers de Sauvageau qui aimeraient s’attarder à leur petite découverte, s’attarder aux textes. Ceci dit, l’objectif de cette surabondance est atteint : on ressort de cette pièce complètement vidé.

Quelques bémols aussi. Il m’a semblé que le jeux du jeune Sauvageau n’était pas à la hauteur de la hargne, de la détresse de ces textes. J’aurais aimé voir plus de viscère que d’articulation fâcheusement trop travaillée. Bâclez-moi la prononciation de ce texte et révélez-moi s’en le contenu. Je ne veux pas voir une mise en lecture. Je veux voir Yves Sauvageau. Ressuscitez-le.

Au final, j’aurais aussi aimé qu’on clarifie la personnalité du vieux Sauvageau. Je m’attendais à une réelle discussion entre le jeune et le vieux. Une réflexion sur le potentiel de Sauvageau, ce qu’il aurait pu faire s’il ne s’était suicidé. Une réflexion sur l’utilité (ou l’inutilité) de la vie, de rester pour cristalliser des sentiments en art, pour les matérialiser et les exprimer au public. On m’a laissé sur ma faim. Le vieux m’a semblé une maigre excuse pour éviter que la pièce ne soit qu’un monologue. Pourtant, le jeu de Paul Savoie était une merveille, une douceur dans cette voix chaleureuse qui comprend Sauvageau, qui comprend le bouillonnement insoutenable d’une jeunesse incandescente. J’aurais aimé qu’on le laisse porter la voix d’un vieux Sauvageau vivant.

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« Si Aurore m’était contée deux fois » de Jean-Claude Germain, juin 1970 // Photo: Daniel Kiefer
Yves Sauvageau dans « Si Aurore m’était contée deux fois » de Jean-Claude Germain, juin 1970 // Photo: Daniel Kiefer

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