La saison de théâtre est officiellement lancée et c’est avec l’adaptation tant attendue du roman d’Emmanuelle Pierrot, La version qui n’intéresse personne, qu’elle commence pour moi. Dans cette pièce de plus de deux heures, on entre dans la tête de Sasha qui déménage au Yukon avec son meilleur ami Tom. Une expérience qui ira du rêve au cauchemar.
En quête de liberté
C’est en 2023 qu’est sorti le magnifique roman d’Emmanuelle Pierrot, une histoire qui prend racine dans son expérience au Yukon, à Dawson City. Dès sa sortie, l’œuvre est acclamée et avec raison. À la fois cru et poétique, le roman de Pierrot met le lecteur face à ce que l’on ne veut pas entendre. Cette fois, c’est par l’adaptation de Marie-Claude St-Laurent et la mise en scène de Marie-Ève Milot que Sacha reprend vie devant public. C’est d’ailleurs une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, du Théâtre du Trident, et du Théâtre de l’Affamée, en coproduction avec le Théâtre de l’Œil. Une pièce qui sera également jouée à Québec en novembre.
On y retrouve, bien évidemment, le duo d’amis au Yukon. On y rencontre aussi tout un tas de gens aussi marginaux qu’eux. Ils adoptent un chien, Luna, et on suit leurs aventures teintées de drogues et d’alcool. Ce petit paradis, aussi immense qu’isolé, devient le refuge de celles et ceux qui veulent fuir le capitalisme. Au départ, tout est beau, tout est libre. Malgré la précarité, le manque d’argent et de confort, tout va pour le mieux.
Sacha et Tom sont la même personne, comme ils le répètent plusieurs fois dans la pièce : un frère et une sœur, des meilleurs amis. Cet équilibre fragile se rompt le jour où Sacha se fait un copain. Ce paradis se transforme alors en enfer, jusqu’à ce qu’elle finisse par presque y passer.

Une adaptation fidèle
Pendant plus de deux heures, j’ai été totalement captivée par cette pièce qui, malgré qu’elle ait dû couper certains passages de l’histoire afin d’être adaptée, a gardé l’essentiel. Tout comme dans le roman, Sacha s’adresse à tu à plusieurs reprises. Dans le roman, c’est une lectrice fictive, mais au théâtre, cette adresse frontale nous rend d’autant plus témoins de ce qui se joue devant nous. C’est un travail immense de parvenir, en si peu de temps, à une représentation aussi fidèle d’une histoire qui s’étend sur huit ans. Et c’est un pari réussi.
Tout y est. La mise en scène est efficace et bien rythmée par la musique d’Antoine Berthiaume, qui permet les ellipses nécessaires. Celle-ci devient de plus en plus angoissante au fil de la pièce et participe pleinement à l’ambiance. La scénographie d’Ariane Sauvé est complète et versatile, nous faisant voyager du bar aux montagnes du Yukon, en passant par les cabanes des personnages. Les éclairages de Paul Chambers viennent compléter cet univers et contribuent eux aussi à nous y plonger. Tout s’allie afin que l’on sente que l’on fait partie de cet univers hors norme. Même les fausses cigarettes allumées sur scène et leur odeur participent à cette immersion.

Cette grande pièce est aussi portée par huit interprètes de grand talent, dont plusieurs que je voyais pour la première fois au théâtre. Mélissa Iguer est particulièrement touchante dans le rôle de Sacha. Elle parvient à rendre toute la complexité de son personnage, sans jamais perdre ce qui la rend attachante. On s’attache à Sacha à mesure que son monde se rétrécit, et le jeu d’Iguer nous permet de ressentir ce resserrement jusqu’à la fin. Karl Bobanovitz, dans le rôle de Tom, est quant à lui tout aussi juste. Malgré la multitude de personnages interprétés au fil de la pièce, les comédien·ne·s arrivent à donner à chacun une présence distincte, tout en maintenant un rythme de jeu qui ne nous sort jamais de l’histoire.
Un autre personnage qu’il me faut absolument mentionner est Luna, la chienne adoptée au tout début de la pièce. Elle sera élevée par Sacha et deviendra sa seule présence réconfortante, mais aussi une arme de plus pour la détruire. Luna est une marionnette qui prend vie devant nos yeux, habilement manipulée par Catherine de Léan. C’est la première fois que je vois une marionnette aussi bien intégrée à une pièce qui ne repose pas sur la marionnette elle-même. Elle n’est jamais un simple ajout : sa présence devient naturellement celle d’un véritable personnage et renforce le lien que l’on développe avec Sacha.

Bref, c’est une pièce qui mérite d’être vue et qui devrait intéresser tout le monde, surtout en ces temps de montée de la violence envers les femmes. C’est cru et vrai. D’ailleurs, le CTD’A met à disposition de petites fiches contenant quelques ressources à la sortie du spectacle, qui peut être difficile pour certaines personnes. Une attention nécessaire et appréciée.
La pièce affiche déjà complèt à plusieurs dates et des supplémentaires ont déjà été annoncées du 15 au 17 octobre. Ne manquez pas votre chance. Pour des billets, c’est par ici.
Crédit photo de couverture : Valérie Remise