La petite fille sur ton frigo

La Semaine nationale de sensibilisation aux troubles alimentaires tire à sa fin. Puisse cet hommage toucher les personnes qui en souffrent et faire résonner en elles un peu d’espoir. Parler autrement de ce combat, reconnaître et nommer un vécu sournois et encore méconnu.

Tu as sur ton frigo une photo de toi. Bien souvent, tu ne la reconnais pas. Elle est pourtant celle que tu as été déjà. Bienveillante, patiente, méritant d’être traitée avec amour. Comme une mère aime son enfant. Cette image de toi, t’en souviens-tu? J’aimerais qu’elle évoque en toi un souvenir si puissant pour redonner sa place à ta nature profonde. Qu’elle te murmure doucement à l’oreille de fournir à ton corps et à toutes les parties de toi tout ce dont ils ont besoin pour être bien. Sans débourser ou prouver quoi que ce soit. Juste parce que tu en vaux la peine.

J’aurais voulu te dire que tu as tout en toi. Tout, et bien plus que tu ne le crois. À cette adolescente menacée par l’après. À cette future femme qui retenait tout son souffle en elle, pour ne pas perdre pied. À ce corps qui voulait pousser, qui s’acharnait à se modifier, un peu à la fois, et bien trop vite, déjà. À cet avenir aux contours flous, à ces ombres sorties du placard, à la petite fille sur ton frigo. J’aurais voulu te dire que tu pouvais la nourrir. Que tu ne voulais pour rien au monde mourir, mais être entendue. Oui tu criais ta différence. Oui tu manifestais en silence. J’aurais voulu te dire que tu allais comprendre. Que c’était parfait de chercher ton essence. Que les livres à lire sont plus importants, que toutes celles perdues sur la balance.

J’aurais voulu te prendre dans mes bras, pour que tu échappes au démon dans ta tête. J’aurais voulu te préserver des comparaisons. Qu’unique, tu étais, sans même lever le petit doigt. Non, tu ne savais pas comment avancer, quand les uns s’éclipsaient très fiers droit devant, et que les autres se lançaient dans l’avenir éperdument, toi tu paralysais. Et de cette souffrance est né le besoin de contrôle, le besoin de sentir une emprise. Non pas d’être svelte et belle, non pas de correspondre à des standards quelconques, rien que d’avoir le sentiment de gagner un peu, intérieurement, une bataille, dont toi seule étais la participante. Parce que sans ça, tu n’existais pas. Parce que sans cette privation et ces règles à ton égard, tu ne savais que faire. J’aurais voulu te dire que ce n’était qu’une impasse. J’aurais voulu mettre en lumière toute ton intelligence.

Toi tu demeurais, la petite fille sur ton frigo. Figée par en dedans.  À la fois seule et envahie, apeurée et euphorisée, tu comptais désormais les pas du retour, et tu t’alimentais de rites. J’aurais voulu te dire à quel point tu étais forte. Sans mourir de faim pour compenser ton manque de confiance. J’aurais voulu te parler avec des mots faits pour toi, pour que tu apprivoises ton juste soi.

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Seule au combat, on s’est isolé de toi. Eux ne comprenaient pas cet amour que tu cherchais pourtant. Eux, ce n’est que tes os saillants qu’ils te voulaient regarnir avec empressement. Tu perdais déjà des plumes, petit oiseau décharné, tu planais dans la brume à ne plus rien chercher.

La petite fille sur ton frigo te regardait chaque matin. Espérant des rôties bien garnies à se mettre sous la dent. Mais le tonnerre grondait déjà en toi, de restrictions pour survivre, te hélait ce dieu malveillant.

La petite fille sur ton frigo est toujours là, et elle ne partira pas. Je voudrais aujourd’hui t’inviter à lui faire une place de prédilection. À te pardonner pour l’avoir ignorée, et à accepter de lui ouvrir la voie.

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