Le 25 mars dernier, j’ai assisté à la première médiatique de Fondre, une pièce d’Emmanuelle Jimenez mise en scène par Michel-Maxime Legault, présentée à la salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Cette fiction s’inspire de l’histoire bien réelle des gens de Rouyn-Noranda, qui doivent cohabiter avec la Fonderie Horne.
Vivre dans la division
Fondre, c’est l’histoire d’une famille comme les autres. Une famille qui a évolué à deux pas d’un grand fourneau, toujours en train de gronder. Il y a deux ans, la mère est décédée des suites d’un cancer. Depuis, le père, Fernand (Roger Léger), retraité après y avoir travaillé toute sa vie, s’accroche à la maison familiale. L’aînée, Val (Ève Landry), est restée en ville et est devenue une agente immobilière prospère, bien ancrée là. Jo (Janie Lapierre), la cadette, a fui vers Montréal après la mort de leur mère et revient maintenant, deux ans plus tard. Elle revient enceinte. Et apprend que sa sœur l’est aussi.

On les suit alors dans les premières années de vie de leurs deux fils, les « minis Fernand », dans les hauts et les bas, les contradictions de la ville et tout ce qui se fissure entre elles. Jo devient complètement obsédée par la contamination. Les enfants ne peuvent pas se baigner dans le lac en arrière de chez Val, ne peuvent pas manger de la neige, jouer dans la terre, la contamination est partout et les empêche d’être enfants. Elle nettoie sa maison le plus souvent possible, prend toutes les précautions. Val, quant à elle, est au courant des dangers, mais préfère ignorer, continuer de vivre sa vie, payer le coût. Le déni la tient en vie.
En résulte une pièce toute en nuance, qui donne voix à différents points de vue qui coexistent au sein d’une communauté. C’est profondément humain, et le fait d’inscrire ces tensions au sein d’une même famille les rend d’autant plus sensibles.
Un espace étouffant
Dès le départ, les décors campent l’environnement. On est dans une pièce qui est à la fois la maison de Fernand et celle de Jo, qui a des airs de bunker, d’endroit où se réfugier des dangers. Les minces fenêtres servent autant à créer des espaces avec la lumière qu’à jouer avec cet enfermement. Tout est poussiéreux, les murs, les bords de fenêtres, même les vêtements des protagonistes. On sent, seulement en regardant, que l’environnement n’est pas sain. Malgré la région, les forêts verdoyantes et les multiples lacs, ce n’est pas la nature qui domine la ville. La scénographie de Jonas Veroff Bouchard est réussie et met en place, à elle seule, un environnement unique, presque étouffant.

La distribution est tout aussi excellente. Ève Landry, dans le rôle de Val, est juste et toute en nuance. Elle aime sa ville et choisit de vivre avec, sans trop s’en inquiéter. Elle est assurée dans ce qu’elle dit. Janie Lapierre, quant à elle, est tout aussi juste et joue avec émotion cette crainte de la contamination. Cette peur est omniprésente et elle réussit très bien à le rendre. Finalement, Roger Léger est aussi impeccable. J’aurais aimé en voir un peu plus de lui dans la pièce. Son point de vue est peu utilisé, mais cela reste cohérent avec le personnage de Fernand et de son époque, ce qui fonctionne donc. L’idée d’avoir deux petites statuettes de mini Fernand pour représenter les deux enfants est simple, mais efficace, et bien exploitée.
Bref, c’est une pièce touchante, qui explore une réalité qui nous touche tous, de près ou de loin. C’est nuancé, juste, et ça donne une voix aux gens, aux vrais gens qui vivent ces réalités au quotidien. La fiction permet ici de condenser, sans les simplifier, les multiples divergences d’opinions qui traversent ce sujet.
Fondre est présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 11 avril. Pour des billets, c’est par ici.
Crédit photo de couverture : Valérie Remise