Le 26 février dernier avait lieu la première médiatique de Pakuneu, nouvelle création de l’artiste multidisciplinaire Soleil Launière. Une proposition résolument poétique qui nous plonge dans le destin d’une jeune femme née en prison et imagine trois trajectoires possibles, appelées à se croiser et à se répondre.
Naître dans la violence
La prémisse de la pièce de Soleil Launière, artiste née d’un père Wendat et d’une mère québécoise, s’ancre dans une expérience personnelle qu’elle transforme et prolonge par la fiction. Après avoir traversé une relation marquée par la violence psychologique, elle s’est, au moment d’envisager la maternité avec son conjoint actuel, demandé ce qu’aurait signifié une grossesse dans cette union passée. À cette période, elle vivait dans un isolement grandissant éloignée de sa communauté, et la violence, bien que non physique, avait altéré son rapport à elle-même, au point de brouiller son identité.
Consciente que la grossesse peut exacerber les situations de violence conjugale, elle a poussé sa réflexion vers un scénario extrême. Que serait-il advenu si, dans un instinct de protection envers l’enfant à naître, elle avait posé un geste fatal pour mettre fin à la menace? Si elle avait été emprisonnée, comment cet enfant aurait-il grandi? Avec quelle histoire en héritage, quelle parole transmise, quel silence?
D’abord centrée sur la mère, sur sa vulnérabilité et son désir de protéger coûte que coûte, sa réflexion s’est peu à peu déplacée vers l’enfant issu d’un tel contexte, vers la manière dont une naissance traversée par la violence peut marquer une existence et orienter un parcours.

Dans Pakuneu, cette hypothèse se déploie en trois trajectoires distinctes. Une enfant née d’une mère incarcérée, et trois devenirs possibles. Dans l’un, elle demeure auprès de sa mère en prison le plus longtemps possible. Dans un autre, elle est prise en charge par la DPJ. Dans le dernier, à la suite du suicide de sa mère, elle est confiée à sa grand-mère, sa kukum. La pièce tisse ces parcours qui parfois se croisent, souvent se répondent, comme autant de variations d’une même origine.
La figure du bison traverse l’œuvre de manière insistante. Symbole de force et de persévérance et d’une structure matriarcale, il incarne aussi la protection et le lien indéfectible entre la mère et l’enfant, et rappelle la culture de plusieurs peuples autochtones. Alternant courts monologues, séquences de danse krump interprétées par un enfant et moments plus lumineux, parfois empreints d’humour, Pakuneu propose une réflexion sensible sur la transmission, l’émancipation et la reconquête de son propre récit.
Mise en scène et interprétation
C’est également l’autrice qui assure la mise en scène, ce qui confère à l’ensemble une cohérence sensible. Sur scène, trois plateformes structurent l’espace et sont exploitées avec justesse. À l’arrière, un écran diffuse régulièrement des images d’arbres et de racines, ancrant visuellement la réflexion dans l’idée d’origine et de filiation. La symbolique traverse toute la proposition. Le plateau, plongé dans le noir, est baigné d’une lumière chaude, signée Leticia Hamaoui, dont la conception mérite d’être soulignée tant elle enveloppe les corps et accentue l’intimité de certains moments. La musique de Soleil Launière et de Simon Walls participe aussi à cette atmosphère, créant un univers dense et immersif, particulièrement puissant lors des séquences de danse.

Les trois interprètes livrent des performances solides et parviennent à maintenir l’attention du public du début à la fin. Melania Balmaceda Venegas incarne la jeune femme élevée par sa kukum, aujourd’hui guide au Zoo de Saint-Félicien. C’est principalement par elle que passent les touches d’humour, mais aussi les informations liées au bison. Elle navigue avec aisance entre les registres, convaincante autant dans la légèreté que dans les passages plus dramatiques.
Catherine Dagenais-Savard interprète celle qui a grandi en famille d’accueil. Elle rend avec sensibilité la précarité d’une enfance marquée par les déplacements et l’instabilité. Son interprétation m’a toutefois semblé un peu plus inégale par moments, certaines scènes me rejoignant moins que d’autres, mais elle parvient malgré tout à faire sentir les fêlures de son personnage.
Enfin, Zoé Ntumba prête ses traits à celle qui a passé son enfance en prison auprès de sa mère. Elle impressionne par la constance et la précision de son jeu. J’ai été particulièrement saisie par le monologue, livré à vive allure, dans lequel elle révèle sa vérité à sa conjointe. Un moment d’une grande intensité, porté avec maîtrise et émotion.
J’ai passé un assez bon moment. Certains éléments de la proposition m’ont semblé particulièrement forts, d’autres m’ont moins convaincue, mais l’ensemble demeure, à mes yeux, une œuvre qui aborde des enjeux sensibles et essentiels avec sincérité et ambition.
Pakuneu est présenté à la salle Michelle-Rossignol du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 7 mars prochain. Pour vous procurer des billets, c’est par ici.
Crédit photo de couverture : Valérie Remise