Chronique d’une cinémaniaque : Dans le domaine de l’étrange fascination

Rapidement, je me suis rendue compte que les films dans lesquels le monde où évoluent les personnages diffère du nôtre sous différents critères – des films dans lesquels la prémisse initiale oblige le spectateur à embarquer dans un barème de règles autosuffisantes qui, souvent, modifient l’essence même de la vie sociétale – comptent parmi mes préférés. Bon, en général, je ne suis pas très difficile : je regarde un peu de tout et j’apprécie des films de tous genres et de toutes catégories. En revanche, j’ai remarqué avoir un petit faible pour les films innovateurs dans lesquels les conventions sociales sont bousculées. J’adore être surprise par les situations et me sentir comme une néophyte face au déroulement de l’action. Les films qui m’accrochent le plus et que j’ai le plus de plaisir à regarder sont curieusement souvent à la frontière de l’étrange. Étrangement excellents, étrangement fascinants, étrangement inquiétants, mais jamais inintéressants.

Je sais qu’il y a une infinité de films suscitant une étrange fascination et je ne me targue pas de tous les avoir vus. Néanmoins, dans ma folie cinématographique, je peux affirmer en avoir vu 5 qui m’ont profondément marquée. Voici donc mes suggestions si vous avez envie de repousser les limites de votre perception et de vous amuser un peu en regardant des films imprévisibles pour une fois.

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1 – Delicatessen

C’est probablement mon film préféré ever. Je l’ai un peu acheté au hasard, puis j’ai décidé de le regarder un peu au hasard. Je suis tombée en bas de ma chaise. Réalisé par Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, Jeunet nous ayant donné Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, le film a une facture esthétique incroyablement recherchée, corroborant l’univers disjoncté dans lequel évoluent les personnages.Résultats de recherche d'images pour « delicatessen film »

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Il n’y a plus rien à manger. Le monde postapocalyptique n’a plus de bétail, plus rien ne pousse dans les champs et les gens meurent de faim. Dans un immeuble à logements perdu dans un brouillard sale, les locataires envoient une annonce dans le journal afin de trouver un homme à tout faire pour entretenir l’édifice. Au premier étage vit un boucher avec son magasin désespérément vide. Un accord tacite fut passé entre les habitants de l’immeuble : l’employé engagé sera découpé en morceaux à la fin de la semaine et réparti entre les différents locataires, et cet accord a vu passer nombre d’hommes à tout faire. L’histoire se concentre sur l’arrivée d’un nouvel homme, ex-clown dont la carrière fut définitivement arrêtée lorsque son singe savant fut mangé, qui se fait engager par le boucher pour travailler dans l’immeuble.Image associée

Le plus brillant dans Delicatessen, c’est la tension constante qui existe grâce à la laconique scène d’exposition dans laquelle l’homme à tout faire précédent effectue une tentative d’évasion pour échapper au boucher impitoyable. Dès lors, on sait que Louison, le nouvel employé, est en danger et tout le film se base sur cette tension initiale pour élaborer les relations entre les personnages. Je crois sincèrement que ce qui fait entre autres la beauté du film, ce sont justement les personnages. Au fil du film, on découvre les différents locataires de l’édifice. Au sous-sol vit un vieil homme dont l’appartement inondé est habité par des centaines de grenouilles et d’escargots. Plus haut, deux colocataires fabriquent des boîtes à sons qui reproduisent le bruit d’une vache. Une femme suicidaire élabore continuellement des plans loufoques pour mettre fin à ses jours, plans qui échouent systématiquement. Tous les personnages contribuent à développer cet univers complexe et indubitablement fascinant. Pour moi, tous les petits détails qui font la particularité de ce film corroborent à sa grande réussite cinématographique. Je ne me lasse jamais de l’écouter, encore et encore. Écoutez-moi ça, c’est juste débilement étrange, mais surtout débilement brillant.

 

2 – Being John MalkovichRésultats de recherche d'images pour « being john malkovich »

Imaginez que vous êtes à la recherche d’un emploi et que vous en dénichez un dans un immense immeuble à bureaux au centre-ville. Imaginez que vous vous rendez sur votre lieu de travail pour l’entrevue et que vous devez vous rendre au septième étage et demi. Imaginez qu’une femme dans l’ascenseur arrête le mécanisme entre le septième et le huitième étage, enfonce une barre de fer entre les portes et vous donne accès à un étage initialement construit pour des nains et dissimulé entre deux étages. Imaginez que tous les employés s’y promènent la tête et le dos courbés par le manque de hauteur du plafond. Imaginez que les personnes que vous rencontrez sont vraiment étranges. Imaginez enfin que, dans votre bureau, vous découvrez un long tunnel accidenté et terreux – je rappelle que vous vous trouvez au septième étage et demi – qui vous mène directement dans la tête de John Malkovich, un éminent acteur, pendant 15 minutes. Imaginez que vous atterrissez par la suite dans un champ en bordure de la ville.Résultats de recherche d'images pour « being john malkovich »

Ce que j’aime particulièrement de ce film, c’est la banalité de l’étrangeté. Le réalisateur Spike Jonze installe ces éléments incroyables dans la banalité d’un quotidien simple et ordinaire. Les personnages, encore une fois, ont une couleur qui leur est propre. Un peu étranges, à côté de la plaque, ils contribuent à l’aspect saugrenu de l’histoire. La femme du personnage principal, Lotte, devenant accro à la sensation d’être dans la tête de John Malkovich, développe une relation spéciale avec la collègue de bureau de Craig Schwartz, le protagoniste, qui lui-même est aussi attiré par cette femme. Les complications deviennent de plus en plus impossibles à surmonter et, petit à petit, John Malkovich lui-même commence à réaliser que quelque chose cloche dans sa tête. Il perd petit à petit le contrôle.

Ce film est un petit bijou d’incongruité, mais c’est franchement un plaisir à regarder. Le jeu des acteurs est convaincant et le spectateur en vient à accepter comme une normalité cet accès loufoque à l’esprit de John Malkovich.

 

3 – The Lobster

Dans The Lobster, le réalisateur Yórgos Lánthimos ne fait qu’ajouter une contrainte à la vie réelle et élabore sur les conséquences possibles d’un tel axiome. Il est interdit d’être célibataire. Si vous divorcez de votre conjoint ou s’il meurt, vous devez vous rendre dans un hôtel et y trouver absolument un autre partenaire de vie dans un délai de 45 jours. Si tel n’est pas le cas, vous êtes transformé en l’animal de votre choix. Le protagoniste, David, arrivant à l’hôtel avec son frère précédemment transformé en chien, choisit pour sa part d’être transformé en homard s’il ne réussit pas à trouver l’amour dans le temps alloué.

Ainsi débute une série d’événements étranges. Les célibataires sont séparés des couples en devenir et déjeunent en solitaire, tous dans la même pièce. Des soirées dansantes sont organisées où tous les célibataires portent exactement la même chose. Plus le film avance, plus la tension monte : le délai, arrivant bientôt à terme, motive le protagoniste morne à rapidement trouver une solution. En même temps, durant ces recherches amoureuses, tous les habitants de l’hôtel vont à la chasse aux solitaires, des hors-la-loi vivant dans la forêt et qui n’ont, eux, pas le droit d’être en couple.

Ce qui est particulièrement intéressant avec ce long-métrage, c’est le stoïcisme du personnage principal. Ne montrant jamais d’émotions fortes, David évolue dans ce monde étrange avec un je-m’en-foutisme en adéquation avec le film. Il participe aux activités et fait ce qu’on attend de lui; néanmoins, son impassibilité aide le spectateur à embarquer dans ces règles despotiques tout en établissant une distance par rapport aux événements loufoques. Définitivement à voir, entre autres pour le jeu de Colin Farrell.Résultats de recherche d'images pour « the lobster »Résultats de recherche d'images pour « the lobster »

 

4 – Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Image associéeLe film débute avec naturel, et rien ne sort de l’ordinaire. Un homme rencontre une femme dans le train, et leurs discussions les poussent à apprendre à se connaître et à finalement s’engager dans une relation amoureuse. Néanmoins, un jour, alors que Joel, le protagoniste, va voir Clémentine à son travail, elle ne le reconnaît même pas et a même un nouvel amoureux. Dévasté, le protagoniste apprend qu’elle s’est rendue dans une clinique spécialisée en effacement des souvenirs : blessée par leur relation conjugale, Clémentine l’a effacé de sa mémoire. Joel entreprend donc les mêmes démarches afin de supprimer la peine que lui engendre la disparition de Clémentine de sa vie.Résultats de recherche d'images pour « eternal sunshine of the spotless mind »

Ce film est tout simplement brillant. Pour une fois, on y voit Jim Carey dans un rôle sérieux à l’opposé de sa caricature habituelle, et il y excelle avec brio. Kate Winslet campe le rôle de Clémentine, jouant une jeune fille spontanée et éclectique qui n’a pas peur de dire ce qu’elle pense. Le duo fonctionne à merveille, et le long-métrage est filmé avec une véritable délicatesse par rapport aux personnages. On m’en avait beaucoup parlé et j’ai décidé de le regarder sans prendre connaissance de la teneur du film. Ce fut une révélation. J’ai trouvé les dialogues incroyablement intelligents et, croyez-moi, la fin va vous surprendre. Ce petit bijou cinématographique est à voir absolument.

 

5 – The Neon Demon

Ce film-là est un peu plus conflictuel dans mon cerveau. Je ne sais pas si j’ai aimé, détesté, si je le trouve brillant ou complètement tordu. C’est en quelque sorte une satire du monde de la mode dans lequel s’enrôle une jeune fille naïve. Sa beauté incommensurable en fait la nouvelle recrue de l’heure, ce qui engendre la jalousie des autres concurrentes à la course du mannequinat. L’obsession des autres femmes pour sa beauté et sa naïveté tourne rapidement à l’horreur. En effet, certaines scènes troublantes témoignent d’une folie cruelle. Notamment, alors que Jesse – la nouvelle recrue de l’heure –, blessée, rencontre dans la salle de bain l’une de ses rivales, cette dernière devient complètement hystérique et commence à boire son sang directement à sa coupure. Ce qui est intéressant avec le film, c’est la ciselure qui s’opère en plein milieu du film. Jesse passe de la jeune fille naïve un peu dépassée par les événements à la femme fatale qui a conscience de son pouvoir d’attraction et qui s’en sert ouvertement.Résultats de recherche d'images pour « the neon demon »

Le film, néanmoins, est une expérience à part entière. Les personnages étranges, borderline, corroborent l’ambiance bizarre qui englobe tout le film. Je ne veux pas trop en dire, car ce film gagne à rester imprécis avant d’être regardé, mais je tiens à souligner que la scène finale est étrangement aussi fascinante qu’horrifiante.Image associée

Ça reste un film à voir, entre autres pour le travail incroyable sur l’image. La directrice de la photographie, Natasha Braier, a une compréhension incroyable de la couleur et du cadre, ce qui crée, dans The Neon Demon, un ravissement pour les yeux. Tous les plans, parfaits et à la palette de couleurs étudiée, sont en adéquation avec le récit et le servent avec brio. Vraiment, un travail de maître.

 

Photos tirées de Google.

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